Interview avec Sylvia Sitawa et Thuku wa Njuguna
Distribuant des dépliants et des posters, les membres du MEGEN parlent aux habitants des petites villes et villages de la manière dont on doit mettre fin à la violence contre les femmes (photo: MEGEN)
HOMMES POUR L’EGALITE DES SEXES DES MAINTENANT au Kenya — Le jour où la fille de Thuku Njuguna a été harcelée sexuellement, la police du Kenya lui a demandé pourquoi c’était lui, un homme, qui déclarait l’incident, et non pas la mère. La police a ensuite refusé de donner suite à l’affaire en raison de l’absence de suspects. Dans l’impossibilité d’obtenir justice pour l’abus subi par sa fille, Thuku s’est senti impuissant et frustré. En 2003, il a rejoint Hommes pour l’égalité des sexes dès maintenant (MEGEN), une organisation sur les droits civils basée au Kenya. Chaque année, les membres de MEGEN organisent la « Conférence itinérante des hommes ». Les hommes montent dans des bus pour parcourir tout le pays et faire comprendre aux hommes combien il est crucial de mettre un terme à la violence contre les femmes et de bâtir des communautés pacifiques. En 2009, le MEGEN a lancé son programme d’action au Malawi.
UNIFEM: du 25 novembre au 2 décembre de cette année, quelque 75 hommes au Kenya et, pour la première fois, 105 hommes au Malawi, ont pris les bus du MEGEN et parcouru ces deux pays de long en large pour diffuser le message de la fin de la violence contre les femmes. Le MTC a également reçu un grand appui de la part des médias et des hommes politiques locaux. De quelle manière cela facilite-t-il votre travail ?
Sylvia: Ce que nous essayons de faire, c’est d’atteindre les communautés qui ne pourraient pas autrement entendre parler de notre travail ni participer à nos séminaires. L’appui médiatique dont nous bénéficions avec l’aide de l’UNIFEM a permis de mobiliser le public et de l’informer de nos activités avant notre arrivée dans l’ensemble des 36 villes et villages kenyans où nous nous sommes rendus. Grâce à l’appui politique de la ministre de l’Egalité des sexes, de l’Enfance et du Développement social du Kenya, l’Honorable Esther Murugi Mathenge, nous avons rencontré beaucoup plus de responsables publics qu’au cours des années précédentes, et nous avons pu leur demander d’utiliser la législation afin de protéger les femmes et les filles de la violence. Des centaines de personnes tout au long du chemin ont appuyé MTC en signant de leurs noms, en appelant pour demander des informations ou en participant à des discussions approfondies avec nous. Il apparaît clairement que davantage d’hommes ont signé en faveur des actions que de femmes. Nous pensons que cela est dû au fait qu’avec le MEGEN, l’approche d’homme à homme fonctionne : les hommes s’ouvrent tout naturellement plus facilement à d’autres hommes.
Thuku: Le lancement au Malawi, pour lequel 10 membres kenyans du MEGEN, dont moi-même, ont parcouru des centaines de kilomètres, a été un grand succès. Au cours d’une cérémonie publique, la ministre de l’Egalité des sexes, de l’Enfance et du développement communautaire, l’Honorable Patricia Kaliati, a remis un prix au fondateur du MEGEN Malawi, Madame Emma Kaliya. Mme Kaliya a véritablement ému l’assistance avec son discours et a parlé de sa lutte passionnée contre la violence sexiste. Il existe un très fort enthousiasme pour ce qui est de parler de la question, non seulement au Kenya et au Malawi, mais aussi dans les pays voisins, la Tanzanie et la Zambie.
UNIFEM: Une fois que les bus du MTC arrivent dans une nouvelle ville ou village, comment parvenez-vous à attirer l’attention des gens ?
Sylvia: Nous commençons toujours avec notre groupe d’artistes, qui interprètent une danse, une chanson ou un sketch sur le thème de la violence. Ils provoquent des réactions très fortes dans le public : certaines personnes qui sont opposées à la violence commencent à nous poser des questions, d’autres pensent que nous devrions retourner d’où nous venons et cesser de leur dire comment vivre correctement. Nous distribuons également des dépliants portant des messages tels que « Les vrais hommes n’abusent pas les femmes » ainsi que des informations sur ce qu’il convient de faire en cas de viol. Souvent, les anciennes victimes de violence s’avancent et commencent à nous parler de leurs expériences lors de nos sessions de dialogue individuelles. Cette année, par exemple, on nous a signalé un cas où une enfant de 4 ans avait été abusée par son oncle. Le cas a été porté devant les tribunaux mais les parents ne savaient pas comment faire le suivi. Nous avons mis la mère en contact avec un responsable de l’une de nos organisations partenaires, HelpAge Kenya, et nous continuons de suivre son cas pour assurer que l’enfant obtienne justice pour le crime commis à son encontre. Nous sommes arrivés à la conclusion que beaucoup de cas que nous avons rencontrés au Kenya et au Malawi tournent autour des mêmes questions : les mariages précoces, les mutilations génitales, l’infection par le VIH et la violence domestique sont les plus répandues.
Thuku: Lorsque nous arrivons dans une ville ou un village, les gens sont souvent un peu hésitants au départ. Beaucoup d’hommes considèrent que cela va à l’encontre de leur virilité que de leur demander de cesser de battre les femmes. J’aime à penser qu’une fois que vous leur parlez, chaque homme peut comprendre que la violence n’est pas la bonne manière de procéder. Vous pouvez en appeler à leur humanité, à leur rôle en tant que père et fils. Vous pouvez faire faire quelque chose à un homme en le persuadant qu’il a un rôle à jouer. Cela doit devenir une conviction personnelle chez eux que la violence contre les femmes doit cesser. En outre, les anciennes victimes de violences sont souvent traumatisées et frustrées. Quand vous avez l’occasion de leur parler, elles s’ouvrent davantage. Elles voient que vous êtes un homme vous-même, et que vous leur parlez de cette question parce que vous estimez que c’est mal.
UNIFEM: Qu’arrive-t-il une fois qu’un cas vous a été signalé ?
Sylvia: L’équipe d’intervention rapide qui nous accompagne est responsable de traiter et de répondre à chaque cas qui nous est signalé au préalable, pendant et après MTC. Dans les régions où le MEGEN a déjà établi une branche locale, les membres du MEGEN sur le terrain prennent en main le cas, accompagnent les victimes de violence jusqu’aux autorités pertinentes, dans les hôpitaux ou aux sessions du tribunal.
UNIFEM: La police est-elle plus disposée à agir conformément à la législation stipulée dans l’Acte sur les infractions sexuelles qui a été adopté en 2006 ?
Sylvia: Oui, je pense qu’elle est plus encline à utiliser cette législation aujourd’hui. Cette année, avant notre voyage au Malawi et autour du Kenya, nous avons rencontré l’officier de police en chef en charge de l’unité de police sur l’égalité des sexes et la communauté au siège de la police de Nairobi, Madame Béatrice Nduta. Cette dernière a promis d’apporter son soutien pour que le processus d’arrestation des auteurs de violences aille à son terme.
UNIFEM: Trouvez-vous votre travail avec la MEGEN satisfaisant ?
Thuku: Il m’apporte beaucoup de bonheur et comble mon existence. Je me sens bien lorsque je vois une enfant qui a été abusée se lever et faire face à son agresseur, et le faire reconnaître coupable. Cela change les rapports de force, et je suis heureux de pouvoir rendre cela à la communauté.


